Le premier hiver des mères fondatrices

Le 1er août 1639, les trois mères fondatrices augustines, originaires du monastère de Dieppe, en France, accompagnées de leur servante, débarquent à Québec pour fonder le premier hôpital au nord du Mexique. Leur mission : soigner et convertir les Amérindiens. Devant un monastère dont la construction est à peine entamée et un terrain où il ne passe point d’eau, les trois religieuses décident de ne pas s’y installer.

En attendant de trouver un meilleur emplacement, elles occupent une maison prêtée par la Compagnie des Cent-Associés, près de ce qui deviendra la place d’Armes. C’est dans cette maison que la jeune communauté de l’Hôtel-Dieu de Québec passe son premier hiver. Évidemment, son confort devait être bien différent de celui qui attend maintenant les visiteurs depuis l’ouverture du Monastère des Augustines, en 2015. Voyons un peu pourquoi…

 

Maquette du premier Hôtel-Dieu de Québec, réalisée par sœur Fernande Boulanger, 1981. © Collections du Monastère des Augustines

Un hiver sous le signe de la maladie et de la mort

À partir de l’automne 1639, et durant une bonne partie de l’hiver 1640, les sœurs accueillent dans cette maison beaucoup d’Amérindiens atteints par la petite vérole (c.-à-d. la variole). La pièce aménagée en salle des malades se comble très rapidement. Afin de recevoir plus facilement les Amérindiens, un enclos de pieux est bâti autour de la maison afin d’y accueillir des cabanes d’écorces. Dans son Histoire de l’Hôtel-Dieu de Québec, l’abbé Casgrain mentionne que d’autres malades ont ensuite été reçus à même la cuisine, convertie en salle de soins.

Imaginons l’expérience de ce premier hiver, à vivre sous le même toit que ces pauvres âmes, dont les corps se recouvrent de chancres et d’ulcères, où plusieurs finissent par mourir de leurs maux. Cette situation perdure environ six mois. Les Amérindiens n’apprécient guère ces conditions; ils surnomment même l’hôpital la « Maison de Mort ».

Toujours selon l’abbé Casgrain, la consolation des fondatrices tient dans le fait que les Amérindiens ne meurent qu’après avoir été baptisés. Rappelons que la mission initiale de la communauté demeure la conversion des Amérindiens à la foi catholique, et ce, par le biais des soins prodigués. S’agissant principalement de baptêmes de lit de mort, il est toutefois difficile de juger de la réelle ferveur des convertis. Comme le dit François Rousseau dans son livre La croix et le scalpel, « […] on sait bien qu’une conversion désintéressée et en l’absence de la perspective de la fin prochaine est plus sincère et plus fructueuse » (Tome 1, p. 50). Sommes-nous en présence du bon vieux « pari pascalien »? Malgré tout, le courage devant l’adversité hivernale et la maladie de ces femmes se doit d’être souligné!  

Personne à l’épreuve des maux

L’hiver 1640 est très périlleux pour les trois religieuses, puisqu’elles tombent malades à leur tour. D’après Les Annales de l’Hôtel-Dieu de Québec : 1636-1716, les Jésuites remplacent les Augustines auprès des malades, le temps qu’elles reprennent des forces. Il semblerait que les pères aient d’ailleurs laissé la maison dans tout un désordre :

Notre fatigue fût si grande que nous tombâmes malades toutes trois. Pendant ce tems la, les Reverends Peres Jesuites assistoient nos pauvres Sauvages, et aussy tôt que nous pûmes nous soutenir, celle d’entre nous qui se trouva mieux, retourna a l’hopital, ou elle trouva un ménage d’homme, c’est-à-dire fort mal propre et en désordre : le linge etoit de tous côtez pourry et gâté, et toute étoit si plein d’ordure qu’elle eût bien de la peine a nétoyer. (p. 24)

Outre ce manque d’ordre et d’hygiène, il faut dire que la mère supérieure de la communauté, mère de Saint-Ignace, a souvent été malade – elle décédera d’ailleurs en 1646, à l’âge de 36 ans. Déjà fragile à l’hiver 1640, ses consœurs ne peuvent lui offrir que du lard, des pois et un peu de riz cuit salé « pour tout rafraîchissement ». (Notons que le riz était importé de France, utilisé soit en temps de fête, soit en temps de crise alimentaire.) La générosité du gouverneur de l’époque et celle des Amérindiens, qui ont fourni de la viande aux religieuses, aurait finalement permis à mère de Saint-Ignace de se rétablir. Le don de volailles et de quelques morceaux d’orignal et de castor a dû être reçu dans la joie, puisque ce premier hiver a été vécu dans une pauvreté extrême (Annales, p. 25-26). François Rousseau dit d’ailleurs qu’elles ont été dans l’obligation de s’endetter pour survivre, et ce, avant même de tomber malades. Cela contraste fortement avec le confort actuel du Monastère des Augustines!

Trois siècles plus tard…

De nos jours, l’hiver au Monastère des Augustines se vit confortablement. Grâce au système de géothermie et à une literie des plus agréables (et des plus réconfortantes!), nos invités profitent de leur séjour hivernal au chaud, dans un esprit de sérénité et de ressourcement. Le restaurant et le comptoir lunch offrent d’ailleurs de généreux plats, à la fois bons pour la santé et riches en nutriments. Nous sommes privilégiés de cet environnement chaleureux, loin de la disette hivernale et des risques de maladies mortelles qu’ont dû traverser courageusement les trois mères fondatrices!

À lire aussi, la chronique « Le chauffage au monastère » :

 

Religieuses devant l’Hôpital Général, années 1950
© Archives du Monastère des Augustines

 

Références

Abbé H.R. Casgrain, Histoire de l’Hôtel-Dieu de Québec, Québec : Léger Brousseau, Imprimeur-libraire, 1878, p. 80-93.

François Rousseau, L’œuvre de chère en Nouvelle-France. Le régime des malades à l’Hôtel-Dieu de Québec, Québec : Les Presses de l’Université Laval, 1984, p. 155.

François Rousseau, La croix et le scalpel. Histoire des Augustines de l’Hôtel-Dieu de Québec I : 1639-1892, Québec : Éditions du Septentrion, 1989, p. 46-53.

Mères Juchereau et Duplessis, Les Annales de l’Hôtel-Dieu de Québec : 1636-1716, Québec : Monastère de l’Hôtel-Dieu de Québec, 1989 [1939], p. 21-26.