Le silence en héritage

Au Monastère des Augustines, nous avons le privilège et la responsabilité de conserver et de mettre en valeur l’héritage matériel, immatériel, social et spirituel des Augustines. Puisque le silence se dépose au Monastère par fines couches depuis plus de 375 ans, nous le reconnaissons comme un héritage paradoxalement immatériel, mais qui se veut tangible. Nous cherchons sans cesse des manières de traduire ce legs et de l’actualiser dans nos modes d’hospitalité, dans nos modalités d’animation et dans notre programmation.

Une augustine au chœur des religieuses, monastère de l’Hôtel-Dieu de Québec, 1978.
Fonds privé Pierre Bernier
© Archives du Monastère des Augustines

Les Augustines, des adeptes du silence

Les Augustines vivent semi-cloîtrées jusqu’en 1965 puisqu’elles travaillent auprès des malades, mais dans leur vie monastique et communautaire, elles sont en retrait du bruit et des activités du monde séculier.

Pour les Augustines, l’hospitalité et le soin sont toujours entretenus de nos jours par leur vie intérieure qui appelle le silence et la contemplation. Leurs règles de vie déterminent des temps et des lieux qui y sont consacrés. Par exemple, à certains jours ou temps de l’année, lors de leur repas en groupe au réfectoire, des lectures viennent ponctuer le silence.

Une augustine nous a confié qu’au-delà des règles qui encadrent le silence, elles le vivent comme une expérience intime qui n’est pas uniquement l’absence de parole. Porter le silence, dit-elle, ce n’est pas tant pour se taire que pour écouter. Elle parle de silence habité qui favorise une présence à soi, à l’autre et au sacré. Le silence devient un allié du calme intérieur créant dans le monastère une atmosphère de paix propice au recueillement, à la méditation, à la concentration et favorisant le repos.

Des religieuses au réfectoire du monastère de l’Hôtel-Dieu de Saint-Vallier de Chicoutimi, vers 1930. Sur le mur, au fond de la pièce, on peut y lire une citation de saint François de Sales:
«Le bruit ne fait pas de bien, le bien ne fait pas de bruit». (HG-A-26.12.4.6.16)
Fonds Monastère des Augustines de l’Hôpital Général de Québec
© Archives du Monastère des Augustines

Le silence, un bien commun à préserver

Les Augustines portent le silence sous deux formes : le silence intérieur et celui qu’elles appellent le « silence d’action ». Ce silence d’action est fait de ralentissement, d’attention à ne pas faire de bruit et de murmure si nécessaire. Une augustine parle de ce silence comme un bien commun à préserver. Dans la foulée des préoccupations écologiques qui traversent notre société, nous pourrions voir dans cette interpellation une dimension politique autant que pour la préservation des espèces animales en voie de disparition!

Faire silence et tenir parole

Celles et ceux qui fréquentent Le Monastère des Augustines témoignent que le lieu lui-même est porteur de silence et de paix. Bien que nous fassions en sorte de préserver l’esprit des lieux, la diversité des services du Monastère, l’accessibilité et la mixité des usages du lieu, ainsi que la variété des besoins de nos visiteurs ne font pas du néo-monastère un endroit totalement silencieux. Pour que le silence ne soit pas vécu comme une contrainte – même si elle était présentée comme vertueuse –, nous proposons plutôt l’expérience du silence intérieur. Nous cherchons à mettre en place des conditions et des propositions qui favorisent chez nos visiteurs un état de calme, de lenteur propice au silence intérieur, et ce, pour qui le désire, à une exception près. Nous avons l’audace de convier nos invités à un déjeuner en silence. Ce choix, tout en rendant hommage aux traditions augustiniennes, les invite à vivre une expérience hors du commun et à en explorer le sens pour eux-mêmes.

Cette sentence portant sur le silence est aujourd’hui accrochée dans l’ancien vestibule du monastère de l’Hôtel-Dieu de Québec, derrière l’entrée du tour.
© Collections du Monastère des Augustines

Le silence, un retour aux sources

Alain Corbin, dans son livre Histoire du silence paru en 2016, remonte aux XVIe et XVIIe siècles pour mieux comprendre la portée du silence :

« Le silence était alors une richesse, celle du retour sur soi et de l’introspection. Pour les catholiques, c’était celle de l’oraison et de l’écoute de Dieu. Mais aux XVIIIe et XIXe siècles, avec le triomphe du romantisme et de l’âme sensible, on assiste à un véritable foisonnement de silences. (…) Les silences de la montagne, du désert, de la mer, de la campagne et de l’amour se disent, alors qu’ils ne se disaient guère au XVIIe siècle. »

Un silence de bienveillance au programme

Riches de cette longue histoire perpétuée par les Augustines, nous cherchons à réintroduire le silence sans l’absolutiser et à lui faire une place encore plus significative dans les expériences proposées à nos visiteurs.

Nous observons que le lieu lui-même a son effet sur plusieurs d’entre eux : on y parle moins fort, on claque moins du talon, on se déplace plus calmement. On y consent souvent avec joie à loger dans une chambre dépourvue de télévision et de téléphone dans un décor authentique ou contemporain dépouillé.

Nos activités quotidiennes Mouvement et de ressourcement s’appuient sur le silence pour soutenir une expérience de présence consciente et de tranquillité. Des retraites de quelques jours réservent aussi une place de choix au silence.

Depuis son ouverture, Le Monastère propose différentes activités de sa programmation qui s’appuient sur le silence, comme des concerts de silence.

Les concerts de silence

Inspirés par la vie fraternelle et spirituelle des Augustines, nous avons conçu pour notre programmation une activité singulière : le concert de silence dédié. Il s’agit d’un événement où des personnes se rassemblent pour produire ensemble du silence. Ce concert ne peut exister que s’il devient un but commun et un bien commun. Le caractère distinctif de ce silence, outre son aspect collectif, est que chacun est invité à dédier son silence à une personne ou à une cause. Cette dédicace fait que le silence créé à la fois individuellement, collectivement mais aussi fraternellement, gagne en profondeur. Cette expérience de silence éphémère mais collective – un silence qui prend soin de soi et de l’autre –, nous invite à faire nôtre l’héritage des Augustines.

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En 2019, l’équipe du Monastère portera une attention particulière au silence comme matière première, ou complémentaire, dans notre programmation d’activités. Nous chercherons comment traduire et actualiser de façon singulière mais universelle le legs de silence des Augustines, et ce, de façon contemporaine et créative. Tenir parole et faire silence ensemble.

Claudine Papin
Conseillère en patrimoine social