Hôpital général | 325 ans de dévotion, le récit de femmes admirables

Vous avez peut-être déjà remarqué les hauts murs qui longent la rue des Commissaires au bout du boulevard Langelier, à Québec. Ces murs cachent un établissement qui est témoin de notre histoire ainsi qu’une trace tangible du passé. Un monastère qui, depuis maintenant 325 ans, abrite une communauté religieuse hospitalière. Les Augustines de la Miséricorde de Jésus y élisent domicile et prodiguent des soins dès le 1er avril 1693, et ce, jusqu’à nos jours. Une communauté qui, à travers le temps, a vu croître ses effectifs pour ne compter actuellement que peu de religieuses parmi ses membres. Autrefois, ce monastère était une terre d’accueil pour les plus démunis de la ville et maintenant, il accueille les communautés religieuses vieillissantes à la recherche d’un toit sous lequel s’établir.

Par-delà ces murs habitent l’âme et l’essence de cette œuvre : les religieuses. Celles-ci vivent au rythme des rituels et des observances reliés à leur croyance. La spiritualité n’est qu’un aspect de leur vie. Cette dernière comporte également des tâches entrecoupées de moments de détente où elles peuvent laisser libre cours à leur créativité et aux rires. Elles ont revêtu plusieurs chapeaux au fil du temps qui ont fait d’elles des femmes remarquables.

Elles ont été des fondatrices, des missionnaires, des hospitalières, des ouvrières, des bâtisseuses et des gestionnaires. Tout ce dur labeur s’est accompli grâce au dévouement, au courage et à la grande sensibilité qui les habitent aujourd’hui et qui leur ont été transmis par leurs prédécesseures. Des femmes d’avant-garde qui ont repoussé les limites de leur capacité pour répondre à l’apostolat qui leur est confié, et ce, depuis 325 ans. Permettez-moi aujourd’hui de vous offrir certains récits de ces femmes admirables.

Communauté de l'Hôpital général
La communauté du monastère de l’Hôpital général de Québec, en 1893.
© Archives du Monastère des Augustines, Fonds de l’Hôpital général de Québec.

 

Fondatrices et missionnaires   

Un monastère ne peut prendre forme sans un désir de fondation. Pour le monastère de l’Hôpital général de Québec, il s’agit de Monseigneur de Saint-Vallier, deuxième évêque de Québec, qui initie une demande auprès des Augustines de l’Hôtel-Dieu de Québec. De cette demande, quatre religieuses sont choisies pour prendre en charge l’établissement situé aux abords de la rivière Saint-Charles : les mères Marie-Marguerite Bourdon, Louise Soumande et la sœur Geneviève Gosselin, professes de chœur, ainsi que la sœur Madeleine Bacon, professe converse. Leur départ de l’Hôtel-Dieu à six heures du matin, le 1er avril 1693, est empreint « d’émotion vive et profonde : toutes fondaient en larmes à la pensée d’avoir à se séparer[1] ». Cette fondation est remplie d’embûches, mais grâce à la combativité de son fondateur et à la foi inébranlable de ses fondatrices, le monastère de l’Hôpital général de Québec a su obtenir son indépendance et s’épanouir pleinement. (Voir « Un passé qui les a divisées pour mieux les unir aujourd’hui ».)

Au cours des années, l’expertise des augustines de l’Hôpital général est sollicitée afin d’établir d’autres monastères. La première requête provient du procureur de la communauté, le notaire Louis Falardeau qui, voyant l’expansion du quartier Saint-Sauveur à la suite de l’incendie de 1866, a le désir d’offrir à sa paroisse un asile pour les plus démunis. Il va se procurer un terrain et amasser suffisamment d’argent pour obtenir, le 23 mars 1871, l’accord de l’Archevêque de Québec pour l’établissement de l’Hôpital du Sacré-Cœur[2]. Trente jours plus tard, les Augustines de l’Hôpital général acceptent par acte capitulaire la prise en charge de cet apostolat. C’est la supérieure de l’époque, mère Marie Louise Josephte Rousseau de St-Zéphirin, de concert avec maître Falardeau, qui va gérer ce projet de fondation. Par différents moyens, elle va réussir à accumuler des fonds pour permettre la construction du premier bâtiment dont « le fonds de deux piastres » qui, par un effet de masse, a permis d’assembler une belle somme d’argent. Lors de la construction du deuxième corps de logis, afin de minimiser les dépenses, elle va elle-même tailler les vitres des fenêtres. Elle a travaillé sans relâche, et cet acharnement lui a permis, le 7 septembre 1873, d’entrer en qualité de supérieure dans le nouvel hôpital situé à moins d’un kilomètre de l’Hôpital général.

Onze ans plus tard, on fait de nouveau appel à leur service pour venir en aide au « modeste de marine » de Chicoutimi. Cette fois-ci, on désigne comme supérieure mère Julie Émilie Lamarre de Saint-Gabriel, une religieuse qui a vécu dans l’ombre du cloître pendant vingt ans et sur laquelle les projecteurs se sont tournés sans préavis. Elle dira : « J’ai tant de facilité pour vous (Dieu) aimer dans l’ombre; et là j’aurai tant de distractions![3] ». Dès sa fondation en 1884, cette nouvelle fondation s’est retrouvée sans le sou pendant de nombreuses années, et les religieuses ont accompli tous les travaux manuels avec force et vivacité. Au milieu de ce dur labeur, la supérieure a jonglé brillamment avec l’achat de terrains et les différentes constructions à réaliser tout en s’assurant de faire vivre sa communauté au jour le jour. Elle a fait preuve de diplomatie devant des hommes réticents face à la question de la gestion de l’Hôpital de la marine par des religieuses hospitalières. Monseigneur Racine, premier évêque de Chicoutimi dira : « que si le gouvernement avait à sa tête Saint-Gabriel de l’Hôpital de Chicoutimi et certaines économes de d’autres communautés religieuses, il n’y aurait pas besoin de tant de Ministres en chambres.[4]». Au final, après dix années de débats, la vente de l’Hôpital de la marine est effectuée, et l’Hôtel-Dieu de St-Vallier de Chicoutimi en prend l’entière possession et pleine responsabilité.

Des religieuses de l’Hôpital général se sont également illustrées à l’étranger notamment en Afrique du Sud. En 1893, une jeune fille de 25 ans, sœur Marie Louise Ozina Desroches, a été choisie pour venir en aide à la mission de Natal. Elle devient supérieure du monastère d’Escourt en 1899 pendant la Seconde guerre des Boers. « Nous sommes entourées de soldats, nous nous croirions à la caserne. Aux champs et au bas des collines on ne voit autre chose que des camps, il y avait 12 000 hommes ces jours derniers et 10 000 sont arrivés hier, il en arrive tous les jours[5].» Les officiers de l’état-major de l’armée anglaise ne tarissent pas d’éloges envers sa conduite auprès des blessés qui encombrent le monastère. Elle décède un an plus tard et elle a droit à des funérailles où plus de 200 militaires et une fanfare accompagnent la procession mortuaire.

Augustines en Afrique
Sœur Marie Louise Ozina Desroches (1) et trois postulantes missionnaires à Natal, en Afrique du Sud, vers 1900.  © Archives du Monastère des Augustines, Fonds de l’Hôpital général de Québec.

 

Bâtisseuses et gestionnaires

Le monastère de l’Hôpital général de Québec est un ensemble immobilier très imposant qui s’est agrandi au fil des ans grâce à plusieurs chantiers de construction gérés par les religieuses. Au-delà des murs, les religieuses ont également dû gérer des seigneuries, des rentes foncières et des fermes ainsi que le personnel de ces terres, de l’hôpital et du monastère. Les travaux et les responsabilités importantes incombent en premier lieu à la supérieure, mais en tant que bonne gestionnaire, elle sait déléguer les tâches.

Par exemple, au 19e siècle, la sœur converse Marie Joséphine Bédard a la charge du jardin, de la ménagerie et du rucher. Elle acquiert rapidement le respect de tous ses employés, hommes ou femmes, qu’elle dirige et surveille au travail. « Elle avait à un haut degré le don de pacifier et de calmer les esprits vifs et portés à la violence[6]». Lorsque sa santé commence à s’amoindrir, les employés demandent aux autorités de lui laisser la surintendance des travaux tandis que sœur St-Zéphirin, qui eut la tâche de dépositaire avant de devenir supérieure, a fait preuve d’originalité : « Les champs étant à une distance assez considérable de la communauté, au moyen d’une longue vue, de l’appartement de son dépôt, elle surveillait les travailleurs; aussi, n’étaient-ils pas peu surpris lorsqu’à leur retour, elle signalait ceux qui avaient perdu du temps[7]. »

Être gestionnaire demande également une bonne gestion du budget, et les religieuses ont toujours eu le souci de l’économie, et ce, dans toutes les sphères de leur vie. Pendant le 19e siècle, sœur Marie-Virginie Bois, qui est en charge de la dépense qui fournit les ressources alimentaires des cuisines de l’hôpital, du monastère et des pensionnaires (prêtres et autres), a su faire de bonnes économies en suivant la maxime suivante : « L’obéissance était sa boussole et la Sainte pauvreté, sa Règle.[8] » C’est en grande partie grâce à leur sens de l’épargne qu’elles ont su répondre aux besoins primaires et immobiliers de la communauté pendant toutes ces années. De même, lors de la Deuxième Guerre mondiale, une pénurie de main-d’œuvre frappe l’ensemble du Québec. Le monastère n’est pas épargné, et toute la communauté doit participer à la récolte de légumes à la ferme des Islets.

Religieuses au travail dans les champs de patates, en 1943.
© Archives du Monastère des Augustines, Fonds de l’Hôpital général de Québec.

 

Hospitalières et ouvrières

Une communauté religieuse est composée de plusieurs membres qui, avant le concile Vatican II de 1965, sont réparties en deux groupes distincts, soit les sœurs de chœur et les sœurs converses. Ces dernières se consacrent particulièrement aux tâches manuelles, tandis que les autres ont pour vocation les soins hospitaliers. Par contre, à la suite de la lecture des différentes notices biographiques, il est difficile de départager clairement ces deux groupes. Les fonctions des sœurs converses étant essentielles aux fonctions des sœurs de chœur et vice-versa. Certaines religieuses revêtent les deux rôles pendant leur vie religieuse.

Sœur Anne-Marie Bisson signe ses vœux de profession perpétuelle en tant que sœur converse en 1945. Travaillant à la cuisine, à la buanderie, à la basse-cour et au jardin au début de sa vie religieuse, elle devient plus tard responsable des services auxiliaires à l’hôpital pendant 50 ans. Elle rend service aux résidents semi-autonomes de la résidence Wilfrid-Lecours et travaille à la maison Revivre pendant près de 20 ans. Cette femme est un exemple parmi tant d’autres de la polyvalence des religieuses.

De son côté, sœur Angélina Robitaille signe ses vœux de profession perpétuelle en tant que sœur de chœur. Hospitalière en chef, elle excelle dans son rôle de consolatrice des malades. Elle les visite régulièrement, les encourage avec bonnes paroles et avec son joyeux sourire. Mais l’emploi qu’elle occupe la plus grande partie de sa vie religieuse est celui de cuisinière. Elle se distingue dans la confection de gâteaux qui, sous ses mains habiles, deviennent de vrais chefs-d’œuvre[9]. Plusieurs religieuses ont pu exprimer leur talent artistique sous différentes formes d’artisanat comme le tricot, la broderie, la sculpture, la peinture, la musique, etc.

Gâteau du jubilé d’argent sacerdotal de l’aumônier du monastère, l’abbé Georges Ouvrard, confectionné par sœur Angélina Robitaille, 12 mai 1932.
© Archives du Monastère des Augustines, Fonds de l’Hôpital général de Québec.

***

En cette année du 325e anniversaire de la fondation d’un monastère, il va de soi de souligner la force de ces femmes qui se sont dévouées pour notre société. En dehors de toutes ces tâches, elles ont, depuis les tout débuts, une vie communautaire enrichissante, où elles prennent soin de leurs compagnes par de petites attentions en emplissant de rires et de joie les moments de détente. Bref, ces femmes ont pratiqué l’oubli de soi pour le soin de son prochain, tout en restant fortes et sereines grâce à l’esprit communautaire et aux observances spirituelles quotidiennes.

À lire aussi : 325 années de soin et de compassion


[1] O’REILLY, sœur Hélène. Monseigneur de Saint-Vallier et l’Hôpital général de Québec, p. 107.

[2] L’hôpital a porté le nom l’Hôtel-Dieu du Sacré-Cœur de Jésus de 1872 à 1892.

[3] Notice biographique de sœur Julie Émilie Lamarre de St-Gabriel. HG-A-14.247, Fonds Monastère des Augustines de l’Hôpital général de Québec, p. 5.

[4] Idem, p. 6.

[5] Correspondance de sœur Marie Louise Ozina Desroches. 5 janvier 1900, HG-A-14.132, Fonds Monastère des Augustines de l’Hôpital général de Québec.

[6] Notice biographique de sœur Marie Joséphine Bédard. HG-A-14.30, Fonds Monastère des Augustines de l’Hôpital général de Québec, p. 5.

[7] Notice biographique de sœur Marie Louise Josephte Rousseau. HG-A-14.383, Fonds Monastère des Augustines de l’Hôpital général de Québec.

[8] Notice biographique de sœur Marie-Virginie Bois. HG-A- 14.51, Fonds Monastère des Augustines de l’Hôpital général de Québec.

[9] Notice biographique de sœur Angélina Robitaille. HG-A-14.380, Fonds Monastère des Augustines de l’Hôpital général de Québec.