Un passé qui les a divisées pour mieux les unir aujourd’hui

En ce mois de janvier, il convient de souligner un anniversaire très particulier pour les Augustines : la première année de la mise en fonction de la nouvelle entité du monastère Saint-Augustin, créée le 1er janvier 2016. Cette dernière consiste en l’union de quatre monastères actifs des Augustines : l’Hôtel-Dieu de Québec, l’Hôpital Général de Québec, l’Hôtel-Dieu de Chicoutimi et l’Hôtel-Dieu de Roberval, qui portent maintenant chacun le dénominatif de communauté. Les religieuses ont ainsi élu une supérieure, des directrices animatrices et un conseil pour gérer chaque communauté. Ce regroupement, réalisé dans une optique d’avenir, s’inscrit en lien avec les besoins changeants des communautés religieuses de notre époque. La raison principale qui a motivé ce regroupement est le vieillissement et la diminution de leurs membres, ce qui entraîne des problèmes de gestion qui sont de plus en plus complexes avec les années.

Devant ce remaniement important, un fait évident se présente à nous. Pour que cette union ait eu lieu, il y a tout d’abord eu une première séparation. Cette dernière s’est officiellement produite entre le monastère de l’Hôtel-Dieu de Québec et l’Hôpital Général de Québec le 31 mai 1701. Cette date est celle des lettres patentes du roi Louis XIV, qui permettent l’établissement d’une communauté religieuse en l’Hôpital Général de Québec. Par contre, un récit inédit reste à dévoiler quant aux événements qui ont mené à la signature de ce document.

 

L’idée de la fondation d’un hôpital général pour prendre soin des personnes âgées et des gens vulnérables en Nouvelle-France a tout d’abord germé dans l’esprit du premier évêque de Québec, Monseigneur François de Laval. Malheureusement, la conjoncture de son temps n’était pas favorable à cet établissement. Son successeur, Monseigneur Jean-Baptiste de la Croix de Chevrière de Saint Vallier, se fait donc un devoir de mener à bien ce projet dès son arrivée au Canada en tant qu’évêque le 15 août 1688. Plusieurs s’y opposent, puisqu’il existe déjà un Bureau des pauvres dirigé par des administrateurs séculiers chargés de redistribuer les revenus obtenus des citoyens et des communautés aux gens dans le besoin. Mgr de Saint-Vallier insiste toutefois sur le fait qu’il peut lui-même prendre les pauvres invalides à sa charge; de ce fait, les administrateurs du Bureau des pauvres relèveraient de l’Hôpital Général, ce qui entraînerait sa fermeture.

En mars 1692, Mgr de Saint-Vallier obtient les lettres patentes du Roi pour l’établissement d’un hôpital général. Le 13 septembre de la même année, il complète l’achat du couvent des Récollets, situé non loin de Québec sur les berges de la rivière Saint-Charles. Il fait appel à la Congrégation de Notre-Dame pour le soin des pauvres et, le 30 octobre, il les accueille sous la conduite de soeur Ursule et de la dame veuve Denis.

Pour assurer une longévité à l’entreprise, Mgr de Saint-Vallier souhaite que des femmes actives, entendues et dévouées se chargent de la surveillance des internes et des détails de l’économie domestique. Son regard se tourne donc vers les hospitalières de l’Hôtel-Dieu de Québec. Ces dernières refusent d’abord sa requête. Elles craignent un possible changement de leurs manières de vivre et la perte de plusieurs bons sujets pour le soin des malades. Elles proposent plutôt à Mgr de Saint-Vallier d’investir les fonds qu’il destine à l’implantation de son établissement dans la construction de salles joignant l’Hôtel-Dieu pour y accueillir des invalides. Selon leur règlement, elles ne peuvent abandonner les malades pour soigner les invalides.

 

Ce dernier point ne convient pas à l’évêque de Québec. Il réitère sa demande aux hospitalières avec un nouvel aplomb, malgré l’opposition même des administrateurs de l’Hôpital Général. L’Hôtel-Dieu finit par céder sous le conseil des administrateurs, afin d’apaiser les tensions et de ne pas entacher l’image de leur maison : « Monseigneur nous demanda quatre religieuses, et nous nous obligeâmes de les luy donner et de les remplacer quand il en mouroit une des quatre » (Annales de l’Hôtel-Dieu de Québec 1636-1716). Le 1er avril 1693, les quatre fondatrices font leurs adieux à leur communauté, non sans larmes et appréhensions face au défi qui se présente au-delà des murs du cloître où elles ont fait leurs vœux solennels.

Dans le contrat signé entre les religieuses de l’Hôtel-Dieu de Québec et Mgr de Saint-Vallier, il est stipulé que les religieuses de l’Hôpital Général sont dépendantes de l’Hôtel-Dieu de Québec. Après deux années d’essai, Mgr de Saint-Vallier décide qu’il est préférable d’élire une supérieure à l’Hôpital Général et que la rente de 1000 francs octroyée par lui-même soit gérée par les religieuses dudit hôpital. Par ailleurs, les quatre fondatrices ne suffisent pas à combler les besoins grandissants de l’Hôpital Général, et le prélat fait plusieurs demandes pour l’ajout de religieuses de l’Hôtel-Dieu à sa mission. Entre 1696 et 1699, l’Hôtel-Dieu consent à se départir de trois de ses filles. La dernière venue, soeur Catherine Thibierge de Saint-Joachim est, malgré elle, le point tournant de ce récit. Dès le lendemain de son arrivée à l’Hôtel-Dieu de Québec, des rumeurs se répandent dans la ville selon lesquelles Mgr de Saint-Vallier a fait mener de force la jeune religieuse à l’Hôpital Général. Malgré les efforts de la jeune fille pour tenter de dissoudre ces mensonges, des personnes mal intentionnées réussissent à convaincre sa famille de faire retourner leur fille à l’Hôtel-Dieu pour une question d’honneur.

Le prélat n’en peut plus de toute cette agitation et décide de prendre les choses en main. Le 12 mars 1699, Mgr de Saint-Vallier se présente à l’Hôtel-Dieu de Québec avec l’ordonnance que voici : « Nous ordonnons que dez ce jour à l’avenir vos deux maisons demeureront séparées, et qu’elles seront conduites chacune par sa supérieure en la manière ordinaire des autres communautés de France qui ont pouvoir de faire leurs élections et d’admettre des novices à l’épreuve et à la profession […] tant pour le passé que pour l’avenir […] » (Ordonnance de Monseigneur de Saint-Vallier pour la séparation de l’Hôpital Général de l’Hôtel-Dieu de Québec). Cette ordonnance est signée le 7 avril par les religieuses de l’Hôtel-Dieu « quoy que contre notre volonté et sentiment mais seulement pour céder à l’autorité et à la puissance majeure » (Élection de la supérieure du 12 mars 1694). Les religieuses de l’Hôtel-Dieu présentent cependant quelques articles qui seront appliqués à cette ordonnance, dont la limitation du nombre de religieuses de l’Hôpital Général à 15, tout en permettant l’admission de femmes séculières pour les aider. Pour les religieuses de l’Hôtel-Dieu, les raisons de la présence de cet article sont que « les deux maisons sont trop près l’une de l’autre pour pouvoir trouver des sujets pour les remplir toutes deux attendu le petit nombre d’habitants, que si l’une et l’autre maison ne peut pas subsister celle de l’Hôtel-Dieu de Québec est plus nécessaire que celle de l’Hôpital Général et que finalement, les jeunes filles se présentent beaucoup plus volontiers pour l’Hôpital Général que pour l’Hôtel-Dieu attendu qu’elles y sont moins exposées à la mort, qu’il y a moins de charge, que l’air et la situation y sont plus agréables et l’attrait de la nouveauté » (Articles présentés à Monseigneur).

Cette ordonnance se présente comme une délivrance pour les sœurs de l’Hôpital Général, qui se sentent de nouveau à l’aise et se livrent avec une ardeur renouvelée à leurs devoirs d’hospitalières : « Elles n’ignoraient pas néanmoins que leurs soeurs de Québec ne voyaient qu’avec peine le nouvel ordre des choses. Certaines rumeurs mal contenues, certaines paroles mystérieuses parvenaient à leurs oreilles et leur donnaient assez à entendre que quelque chose de fâcheux se tramait dans l’ombre, et qu’il se faisait des poursuites secrètes du côté de la France » (Monseigneur de Saint-Vallier et l’Hôpital Général de Québec, p. 139). Les religieuses de l’Hôpital Général, qui depuis ont admis des novices en leur monastère, se préparent à les faire professes. Les religieuses de l’Hôtel-Dieu les prient d’attendre la réponse de la Cour. Monseigneur de Saint-Vallier préside malgré tout à la cérémonie de profession le 31 juillet 1700.

Au mois de septembre 1700, le vaisseau du Roi transporte en son bord de mauvaises nouvelles. Le Roi, par une lettre rédigée le 5 mai 1700, ordonne la dissolution complète de la communauté de l’Hôpital Général. Ce dernier devra dorénavant être géré uniquement par des administrateurs laïcs. Les religieuses de l’Hôtel-Dieu sont surprises de ces mesures radicales, n’ayant proposé que la limitation de l’admission de jeunes filles au monastère de l’Hôpital Général. Le Roi ordonne le retour des religieuses àl’Hôtel-Dieu de Québec, mais ces religieuses refusent d’accepter celles qui ont fait profession à l’Hôpital Général, sachant que leur venue en leur maison pourrait en troubler la paix.

Monseigneur de Saint-Vallier part donc pour la France le 13 octobre 1700 afin d’aller soutenir et défendre les intérêts si gravement compromis de l’Hôpital Général. Voici un échantillon des points que fait valoir Monseigneur de Saint-Vallier à la Cour concernant la nécessité de faire de l’Hôpital Général un monastère autonome :

– Si la séparation n’est pas faite, la paix ne pourra survenir entre les différents partis, puisqu’il semble impossible de s’entendre sur le nombre de religieuses à accorder à l’Hôpital Général;

– On ne peut confier le soin de cet hôpital à des femmes et veuves laïques, puisque leur nombre est insuffisant en Nouvelle-France;

– L’Hôpital Général a été conduit avec beaucoup de succès et d’édification dans la gestion tant du temporel et du spirituel;

– Monseigneur de Saint-Vallier se voit dans l’obligation de retirer les fonds qu’il a alloués à l’Hôpital Général si les religieuses hospitalières n’en sont plus les gardiennes.

Ces raisons convainquent finalement le Roi, qui fait rédiger les lettres patentes du 31 mai 1701 permettant l’établissement de la communauté de l’Hôpital Général de Québec.

Ce récit nous permet de faire des parallèles entre le passé et le présent. Aujourd’hui, nous constatons que l’une des raisons qui a déclenché la création du monastère Saint-Augustin est le vieillissement et la diminution de ses membres. 318 ans plus tôt, c’est tout le contraire qui se produit : l’accroissement de la communauté religieuse et des besoins de la population a mené à la séparation entre le monastère fondateur, l’Hôtel-Dieu de Québec, et sa première fondation, l’Hôpital Général. Pour les religieuses qui l’ont vécue, cette séparation a été très douloureuse. Mais grâce à la détermination et le dévouement de Mgr de Saint-Vallier et à la générosité et à l’ouverture des religieuses de l’Hôtel-Dieu de Québec, les Augustines ont donné naissance en tout à 12 monastères-hôpitaux à travers le Québec, à trois missions à l’étranger, en plus de créer une fédération canadienne forte et unie.

 

Pour en savoir plus :

OURY, Guy-Marie. Monseigneur de Saint-Vallier et ses pauvres 1653-1727, Les Éditions La Liberté, Québec, 1993, 185 pages.

O’REILLY, Sœur Hélène. Monseigneur de Saint-Vallier et l’Hôpital Général de Québec, C. Darveau Imprimeur-Éditeur, 1882, 743 pages.

JUCHEREAUde St-Ignace, Mère Jeanne-Françoise et Marie-Andrée DUPLESSISde Sainte-Hélène. Les Annales de l’Hotel-Dieu de Québec 1636-1716, Hôtel-Dieu de Québec, Québec, 1984, 444 pages.

Image 1 : Lettres patentes pour l’établissement d’une communauté religieuse à l’Hôpital Général de Québec, signées par Louis XIV le 31 mai 1701. © Archives du Monastère des Augustines

Image 2 : Monseigneur Jean-Baptiste de la Croix de Chevrière de Saint-Vallier (Mgr Saint-Vallier). © Archives du Monastère des Augustines

Images 3 et 4 : L’Hôtel-Dieu de Québec (1739) et l’Hôpital Général de Québec (1710). © Archives du Monastère des Augustines