Gérer les fruits de la terre


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Pendant plus de 300 ans, les Augustines de la Miséricorde de Jésus ont su allier religion, soins infirmiers, ainsi qu’une panoplie d’autres savoir-faire. Parmi leurs multiples talents, celui de gestionnaire se démarque et est d’ailleurs toujours d’actualité aujourd’hui. Excluant l’administration du monastère et de l’hôpital, les religieuses ont su autrefois maximiser les fruits de la terre. Cet article fait donc le survol de quelques éléments issus du monde agricole des trois communautés des Augustines de Québec : leurs jardins, leurs seigneuries, leurs achats auprès d’autres producteurs et leurs serres.

Les jardins de proximité de L’Hôtel-Dieu de Québec

Les religieuses avaient, sur les lieux mêmes où était leur monastère, de grands jardins afin de permettre une alimentation de proximité. À L’Hôtel-Dieu de Québec, on comptait plusieurs jardins, dont les plus imposants étaient ceux de la communauté et des pauvres. Ces deux jardins relevaient de deux administrations différentes; le monastère gérait le premier tandis que l’hôpital gérait le second.

D’après le plan de Jean Bourdon de 1670, six allées subdivisaient le jardin de la communauté. Le jardin des pauvres était situé environ entre l’actuelle côte du Palais et la rue de l’Hôtel-Dieu, avec la rue Saint-Jean en guise de limite au sud. Un autre plan de la ville, celui de Robert de Villeneuve de 1685, montre un jardin des sœurs divisé en une vingtaine de carrés. Celui de l’hôpital sont plutôt divisés en une douzaine. D’après l’historienne Denyse Légaré, les jardins devaient être typiques des jardins clos que l’on retrouvait en France au XVIIe siècle et pouvaient ainsi servir de lieu de repos[1].

Gérer les fruits de la terre
L’Hôtel-Dieu de Québec, vu du jardin de la communauté, 1939
© Archives du Monastère des Augustines

À l’époque de la Nouvelle-France, l’agriculture chez les Augustines ne servait pas qu’à nourrir l’hôpital ou le monastère. Au contraire, la culture de la terre représentait une source de revenus très importante pour les communautés de L’Hôtel-Dieu de Québec et de l’Hôpital général de Québec, puisqu’elles vendaient généralement les surplus de leurs jardins. Selon l’historien François Rousseau, cette pratique s’inscrivait dans la perspective d’une gestion optimale du temps et des ressources de la communauté[2].

Les jardins se sont évidemment modifiés au fil du temps. En 1939, à l’Hôtel-Dieu, le jardin a été réaménagé en prévision des festivités commémoratives du tricentenaire de la communauté. Sept pavillons avaient d’ailleurs été construits pour commémorer différents éléments de l’histoire des Augustines et du Québec. De ces petits bâtiments, seulement la Maison canadienne et la Tour de Londres subsistent aujourd’hui. Aussi, un terrain de badminton a été aménagé en 1957. Vers les années 1960, les religieuses ont même possédé une patinoire.

Les seigneuries de l’Hôpital général[3]

Outre les jardins, les Augustines ont aussi possédé jadis des seigneuries. L’Hôpital général a possédé quatre seigneuries avant 1760. Il s’agissait de Notre-Dame des Anges – sur laquelle se situent encore aujourd’hui le monastère et le CHSLD de l’Hôpital général de Québec, des Islets, de Saint-Vallier et de Kamouraska.

Gérer les fruits de la terre
L’Hôpital général de Québec, vu du jardin, 1928
© Archives du Monastère des Augustines

Notre-Dame des Anges appartenait autrefois aux Récollets. Monseigneur de Saint-Vallier leur acheta en 1692 pour y fonder un hôpital général. Les Augustines gèrent les lieux depuis 1693. En 1702, un moulin à eau a été construit sur le bord de la rivière Saint-Charles. Cependant, la pénurie d’eau à cet endroit a obligé les religieuses à le remplacer en 1709 par un moulin à vent (qui a été refait en pierre en 1731 – il existe d’ailleurs toujours). Ceux-ci ont permis aux sœurs de ne plus devoir acheter de minots de blé. Les censitaires de la seigneurie des Islets et des cultivateurs environnants utilisaient aussi ce moulin. De plus, l’Intendant avait demandé aux religieuses de moudre du blé pour les magasins du Roi. Cela représentait une bonne source de revenus supplémentaires.

La seigneurie des Islets

Le Monseigneur de Saint-Vallier achète la seigneurie des Islets en 1696, qui le donne rapidement aux Augustines. Une partie appartenait à l’hôpital et l’autre à la communauté. L’analyse des Livres des comptes de Micheline D’Allaire, historienne des communautés religieuses et de la Nouvelle-France, montre que cette seigneurie était rentable, car les sœurs en retiraient des profits régulièrement. Comme avec le jardin de la communauté, les surplus étaient vendus. La seigneurie se situait sur une partie de l’actuel parc Victoria, à côté de la rivière Saint-Charles.

Les sœurs appréciaient la seigneurie de Saint-Vallier (aujourd’hui dans Bellechasse). Elles s’y rendaient parfois et s’occupaient même des enfants. Le terrain, qui faisait alors partie du fief de La Durantaye, a été acheté par l’Hôpital général en 1720. Les religieuses prenaient à cœur cette seigneurie, au point qu’elles ont fait une requête contre quelques-uns de leurs censitaires qui négligeaient alors de mettre en valeur leurs terres. D’Allaire dit que « […] le 5 août 1733, l’Intendant condamne au moins 20 habitants de la seigneurie de Saint-Vallier à tenir feu et lieu[4] dans le cours de l’année, à peine de réunion de leurs terres au domaine des religieuses de l’Hôpital-Général »[5]. Environ dix ans plus tard, le fait s’est répété.

La seigneurie de Kamouraska

Le Monseigneur de Saint-Vallier achète ensuite la seigneurie de Kamouraska. Il semble que cette terre ne produisait que peu de choses. Selon D’Allaire, les Annales de la communauté indiquent que cette seigneurie fournissait 500 cordes de bois à l’Hôpital général.

Achats chez d’autres producteurs

Malgré leurs propres jardins et fermes, les Augustines devaient aussi s’approvisionner auprès d’autres producteurs agricoles. Dans le livre L’Hôpital-Général de Québec : 1692-1764, Micheline D’Allaire énumère, en se basant sur les Livres des comptes, quelques denrées achetées de l’extérieur. Par exemple, elle dit qu’en 1714, les Augustines ont acheté, pour la première fois, des citrouilles. Puis, en 1715, quatre barriques de pommes. Ensuite, les Augustines ont ajouté à leurs achats des poires, ainsi que des amandes dont elles ne pouvaient plus se passer. Selon D’Allaire, le raisin était le fruit que les religieuses auraient le plus acheté jusqu’en 1764. Il semble qu’il s’agit là du meilleur ingrédient pour faire du vin!

En matière de légumes, les Livres des comptes permettent de conclure que leurs achats étaient moins variés que les fruits, et ce, jusqu’en 1765. Le maïs, le pois, les fèves, ainsi que les lentilles constituent principalement le menu quotidien. Un seul légume, le céleri, a ajouté un peu de variété en 1733.

Toutefois, rappelons que les religieuses profitaient aussi des produits cultivés sur leurs propres terres. Comme le dit bien D’Allaire :

Il faut cependant penser qu’elles ont leurs propres jardins à côté de la maison pour leur fournir légumes connus tels les pommes de terre, les carottes, les tomates, la laitue, les oignons, les concombres, etc. De toute façon, on ne saurait s’étonner du peu de légumes consommés à l’Hôpital puisqu’en général on en mange peu en Nouvelle-France[6].

Dès lors, on réalise qu’il fallait se tourner vers d’autres producteurs pour combler les manques ou possiblement pour varier les besoins.

Les Serres de l’Hôtel-Dieu du Sacré-Cœur de Jésus

Les Augustines n’ont pas cultivé que des plantes médicinales ou alimentaires; certaines ont aussi œuvré dans des serres, où poussaient des fleurs destinées à l’ornementation. C’était d’ailleurs le cas de l’Hôtel-Dieu du Sacré-Cœur de Jésus de Québec, dont les œuvres florales représentaient jadis une source importante de revenus (tout comme les fleurs artificielles de L’Hôtel Dieu de Québec).

Gérer les fruits de la terre
L’Hôtel-Dieu duSacré-Cœur de Jésus, année inconnue
© Archives du Monastère des Augustines

Dans les serres données par le chapelain Charles Trudel et une certaine madame Routhier, sœur Sainte-Julie cultivait et créait ainsi avec habileté, dit-on, des arrangements de fleurs qui attiraient les éloges. Dans le livre Quand les murs parlent, Émilia B. Allaire raconte qu’à l’occasion des funérailles du premier ministre du Canada, Sir Thompson, en 1894, « […] le Dr W. Verge offre une pièce florale de si bon goût que les journaux en donnent une description, précisant que le « plus beau morceau » vient des serres de l’Hôpital du Sacré-Cœur »[7].

L’auteure ajoute que la presse a aussi commenté, en 1895, une commande faite par les religieuses de Jésus-Marie qui recevaient alors le marquis de Lévis pour l’inauguration du monument des Braves, sur le chemin Sainte-Foy, à Québec. Il s’agissait d’un diadème de fleurs massives aux trois couleurs du drapeau français, confectionné par les soins de sœur Sainte-Julie, sur lequel l’année 1760 était ainsi inscrite. Il s’agit de la date de la bataille de Sainte-Foy (28 avril 1760) durant la guerre de Sept Ans, dont le monument commémore l’événement.

Aménagements contemporains

Tout comme le reste de la société, les pratiques agricoles se sont transformées au fil du temps. Les Augustines ont évidemment elles aussi modifié leur gestion en la matière. Par exemple, comme il fut mentionné plus haut, le jardin de la communauté de L’Hôtel-Dieu de Québec s’est transformé à plusieurs reprises. Les derniers changements majeurs des lieux datent de l’ouverture de l’actuelle vocation des lieux. En effet, depuis 2015, un petit jardin de plantes pour la plupart comestibles agrémente la façade nord du hall d’entrée et un carré de l’apothicairesse situé dans la cour intérieure permet aux visiteurs du musée et de l’hôtel de découvrir des plantes utilisées autrefois de manière médicinale. À votre prochain passage au Monastère des Augustines, pourquoi ne pas en profiter et passer au jardin?

Gérer les fruits de la terre
Gérer les fruits de la terre

Hugues St-Pierre

Bibliographie

  • Micheline D’Allaire, L’Hôpital-Général de Québec : 1692-1764, Montréal, Éditions Fidès, 1971, p. 41-45.
  • Emilia B. Allaire. Quand les murs parlent… Québec, Édition L’Action Sociale, 1873.
  • Denyse Légaré, Les jardins du monastère des Augustines et de l’Hôtel-Dieu, Rapport la Commission de la Capitale nationale, 2012.
  • François Rousseau, La croix et le scalpel. Histoire des Augustines et de l’Hôtel-Dieu de Québec I : 1639-1892, Québec, Éditions du Septentrion, 1989.

[1] Denyse Légaré, Les jardins du monastère des Augustines et de l’Hôtel-Dieu, Rapport la Commission de la Capitale nationale, 2012, p. 3-10.

[2] François Rousseau, La croix et le scalpel. Histoire des Augustines et de l’Hôtel-Dieu de Québec I : 1639-1892, Québec, Éditions du Septentrion, Tome I, p. 151.

[3] D’après Micheline D’Allaire, L’Hôpital-Général de Québec : 1692-1764, Montréal, Éditions Fidès, 1971, p. 41-45.

[4] « Tenir feu et lieu » est une locution liée au monde seigneurial, signifiant qu’il faut occuper la terre qui a été octroyée.

[5] Ibid., p. 42.

[6] Emilia B. Allaire. Quand les murs parlent… Québec, Édition L’Action Sociale, 1973, p. 164.

[7] Ibid., p. 163.