Les enfants du tour

Dans le cadre d’un projet d’intervention en milieu professionnel pour le baccalauréat en sciences historiques et études patrimoniales de l’Université Laval, Farah Verret a eu l’occasion de traiter une partie du Fonds Enfants abandonnés au Centre d’archives du Monastère des Augustines. Le Fonds comprend notamment des registres, des billets, de la correspondance et des extraits de registres paroissiaux. Ayant pour objectif de « comprendre et de diffuser le Fonds », madame Verret a procédé à la numérisation de 600 billets et à la transcription littérale de 515 de ces documents en prévision de leur éventuelle mise en ligne. Enfin, elle a rédigé cet article sur « Les enfants du tour » en lien avec son expérience de stage au Centre d’archives.

La porte conventuelle et le tour du monastère de l’Hôtel-Dieu de Québec.
Photo Livernois, 1927. (HDQ-F1-N1,2_13_8)
Fonds Monastère de l’Hôtel-Dieu de Québec
© Archives du Monastère des Augustines

La majorité des visiteurs du Musée du Monastère des Augustines sont passés devant la porte du tour. Cette dernière, souvent symbole du cloître, permettait à l’époque de procéder à un certain contrôle des visiteurs et de recueillir les dons laissés à la communauté. Les gens y déposaient aussi du courrier et d’autres objets destinés aux sœurs du monastère de l’Hôtel-Dieu de Québec. Le tour permettait ainsi un échange restreint avec le monde extérieur tout en respectant l’espace du monastère, limité aux religieuses. Ce grand contenant cylindrique de bois était muni d’un mécanisme lui permettant de tourner sur lui-même, pour ainsi acheminer aux religieuses les biens déposés par les laïcs, et ce, sans voir les religieuses.

Outre un tel usage « ordinaire », le tour du monastère de l’Hôtel-Dieu de Québec a aussi servi lors d’un épisode souvent méconnu de l’histoire de la ville : l’abandon d’enfants au XIXe siècle. En effet, entre 1801 et 1845, les Augustines ont accueilli près de 1400 enfants abandonnés anonymement dans le tour et en ont assuré le placement au sein de familles d’adoption. Dès le moment où les bébés étaient déposés dans le tour, les religieuses prenaient la responsabilité de l’enfant, et ce, jusqu’à son placement définitif. Voyons plus en détail ce surprenant épisode de l’Hôtel-Dieu de Québec.

Pourquoi s’occuper d’enfants abandonnés?

Au début du XIXe siècle, la ville de Québec possède un centre portuaire important où la population est en constant renouvellement. La vitalité économique provoque également, dit-on, un relâchement des mœurs, et il est possible de constater, dans les données démographiques, l’augmentation du nombre d’enfants délaissés par leurs parents. Les raisons d’abandon sont nombreuses : mères-filles, unions illégitimes, manque de ressources financières, etc. L’influence de la religion catholique et de sa morale conjugale fait en sorte que les grossesses non désirées sont souvent cachées. Le gouvernement provincial de l’époque se dit d’ailleurs très préoccupé par ces pratiques sociales jugées déplorables; des nouveau-nés sont d’ailleurs laissés dans des endroits publics comme les bancs d’église, dans des paniers ou même dans les rues[1].

Cette situation incite les autorités à demander l’aide de la congrégation des Augustines en accueillant les enfants sans famille. Les religieuses sont initialement réticentes à accepter cette demande, car leur vocation première est de fournir des soins aux malades et de maintenir le respect de leurs vœux religieux. Par contre, elles jugent qu’avec le soutien financier de l’État, elles accepteraient volontiers, notamment par « souci humanitaire[2] ». Sœur Saint-François, supérieure de l’époque, décide donc d’accepter la demande du gouvernement du Bas-Canada et de secourir ces enfants qui leur sont confiés. Elle écrit, le 3 mars 1801, « que par là nous conserverons la vie à bien des petites créatures qui périssent tous les jours faute de personnes qui en prennent soin […] que nous pourrions leur donner une éducation chrétienne qui les formerait aux bonnes mœurs et qui contribuerait sans doute au salut de plusieurs[3] ». C’est dans cette optique que les religieuses ouvrent leurs bras aux enfants délaissés.

Nature de l’entente

L’entente prise avec les autorités comprend la couverture des frais associés aux soins des enfants par le gouvernement ainsi que l’embauche d’une femme laïque ayant la tâche première de recevoir les enfants et de s’en occuper un certain temps. On commence ainsi à recueillir les petits infortunés au tour du Monastère[4]. Ce tour est muni d’une cloche afin d’avertir la sœur tourière que l’on vient de déposer quelque chose. Dans certains cas, il s’agit d’un enfant. Ce dernier est ensuite rapidement baptisé, si ce n’est pas déjà fait, et amené à l’hôpital. Après cette étape, les enfants sont mis en nourrice, généralement à la campagne[5]. Ces enfants, généralement de très bas âge, sont parfois munis de billets laissés par les parents ou par le prêtre de leur paroisse d’origine. Les billets contiennent diverses informations; il s’agit parfois de lettres où l’on explique les raisons de l’abandon. D’autres fois, on indique seulement le nom de l’enfant avec une demande de baptême[6].

Billet d’enfant abandonné avec un ruban, daté du 3 novembre 1818 (HDQ-F3-B1/1:33)
Fonds Enfants abandonnés
© Archives du Monastère des Augustines

Les billets d’enfants abandonnés

Grâce au souci de sauvegarde des Augustines, les billets et la correspondance portant sur les enfants abandonnés ont été conservés. Tous sont numérotés à des fins pratiques, et il y a deux types principaux de billets. Le premier concerne les billets reçus en même temps que les enfants. Ces billets sont habituellement produits par les parents, un médecin ou un prêtre. On y trouve des billets où l’on mentionne la raison d’abandon de l’enfant. Par exemple, dans le billet 123, on évoque que « le père est absent du pays et a abandonné sa femme […] et la mère et grand-mère vivent ensemble en grande pauvreté et détresse[7] ». D’autres billets promettent que l’enfant sera réclamé quand les conditions des parents seront adéquates. Le billet 7, daté du 28 novembre 1814, témoigne d’une telle situation. On y lit que « l’intention de la mère de la [l’enfant] ravoir et quand se tems la serà venut, je prie que cette Chere Enfant se soye livré à aucune personne que celui qui produira un requisition a se sujet qui serà de pareille écriture que celle s’y[8] ».

Le second type de billets a été rédigé par les prêtres de la paroisse où les enfants étaient confiés. Lorsque les enfants étaient reçus, les religieuses s’assuraient que les enfants étaient baptisés. Une note rédigée par sœur Saint-Pierre, datée du 15 mars 1822, témoigne de l’importance accordée au baptême. Elle y écrit : « Monsieur, on ne trouve pas à la paroisse le baptême de Pierre Hébert, ce qui me donne de grandes inquiétudes[9] ». Sur la même note, un prêtre confirme le baptême en date du 28 mars 1822. D’autres billets présentent la demande d’enfant. Par exemple, dans le billet 362, le prêtre Louis-Antoine Montminy mentionne que « Charles Drouin désire encore avoir un des enfants du dépôt s’il est possible[10] ». Soulignons aussi qu’un bon nombre de billets sont des extraits du Registre de Baptêmes et Sépultures.

Extrait du Registre des Baptêmes, 25 novembre 1829 (HDQ-F3-B1/1:494)
Fonds Enfants abandonnés
© Archives du Monastère des Augustines

Le rôle de la nourrice et du gouvernement

Sous la surveillance rigoureuse des religieuses, les enfants sont remis à des nourrices qui habitent dans les villages entourant la ville de Québec. La supérieure des Augustines se réserve le droit d’enquêter sur les femmes et se réfère aux recommandations du curé de la paroisse afin d’assurer la sécurité et le bien-être des enfants[11]. La pension des orphelins est versée par le gouvernement à l’hôpital, qui en assure l’administration. Cela inclut généralement un faible montant d’argent et la fourniture d’un petit trousseau constitué majoritairement de vêtements. Les enfants y résident environ 18 mois et sont seulement retirés du milieu par les commissaires gouvernementaux qui les placent ensuite en famille[12].

Extrait du Registre des enfants aux charges de commission, des nourrices et des Paroisses, 1er janvier 1820 (HDQ-F3-C1/1:2)
Fonds Enfants abandonnés
© Archives du Monastère des Augustines

L’âge auquel les enfants sont placés en famille fluctue selon les périodes. Les enfants nés entre 1828 et 1845 sont adoptés ou placés seulement après avoir fêté leurs cinq ans. Avant 1828, la moyenne d’âge est plutôt de 10 ou 11 ans[13]. Le 18 février 1824, sœur Saint-Ambroise écrit au curé de Sainte-Marie-de-Beauce afin d’obtenir de l’aide pour trouver des familles adoptives aux enfants laissés à sa charge. La lettre témoigne du souci que les religieuses portent au sujet du placement de leurs petits protégés. Sœur Saint-Ambroise demande d’« assister de vos soins à l’effet de placer d’une manière gratuite et adoptive dans des familles honnêtes ceux de ces enfants se trouvent actuellement en pension dans votre paroisse. Si la chose trouve trop de difficulté pour ceux d’un âge encore trop tendre et qu’elle soit possible pour ceux qui ont 6, 7 ou 8 ans[14] ». Les religieuses insistent sur l’importance d’élever les enfants dans des familles ayant l’intention de les accueillir comme leurs propres enfants.

En 1808, afin de faciliter le placement, le gouvernement décide de nommer des commissaires qui ont la tâche de placer des enfants en « âge convenable » comme apprentis chez des artisans ou comme domestiques chez des particuliers. On y rédige, sous conditions, des « contrats d’engagement et d’apprentissage ». Ces contrats lient l’enfant jusqu’à sa majorité, soit 21 ans[15].

Brevet de confiance, légalisant l’adoption de Marie-Catherine McPherland, 5 juillet 1824 (HDQ-F3-A1/2:5)
Fonds Enfants abandonnés
© Archives du Monastère des Augustines

Fin de la pratique à l’Hôtel-Dieu

En 1835, les religieuses font face à de sérieux problèmes financiers. Le gouvernement diminue graduellement les subventions pour la prise en charge des enfants, ce qui affecte le budget de l’hôpital. Chaque année, les religieuses doivent insister et négocier fermement afin de recevoir un minimum de fonds nécessaires au fonctionnement de ce service public. Toutefois, elles ne peuvent pas se résoudre à laisser tomber cette mission. Le 12 février 1845, la dépositaire de l’Hôtel-Dieu de Québec, sœur Saint-Pierre, apprend par le maire de Québec, René Édouard Caron, que les octrois sont définitivement abolis. À partir de ce moment, le tour doit définitivement fermer sa porte aux enfants, puisque le service n’est pas viable sans le support financier de l’État. Marie Providence est la dernière enfant admise au tour, le 16 avril 1845. En 1850, les derniers enfants admis sont définitivement placés[16].

La deuxième partie du XIXe siècle est marquée par une certaine uniformisation de la prise en charge des enfants abandonnés. À Québec comme à Montréal, on ouvre des crèches et des hospices pour répondre aux besoins de prise en charge des personnes vulnérables. Les sœurs de la Charité de Montréal fondent une communauté à Québec et ouvrent d’ailleurs un orphelinat, en 1849, modifiant ainsi la façon de procéder auprès des enfants abandonnés. D’une certaine façon, les Augustines de l’Hôtel-Dieu passent ainsi le flambeau et, avec la permission des commissaires, elles donnent à la communauté les objets relatifs aux enfants abandonnés afin de continuer l’œuvre amorcée à l’Hôtel-Dieu[17]. Mentionnons toutefois au passage que les Augustines de l’Hôtel-Dieu du Sacré-Cœur, situé dans le quartier Saint-Sauveur, à Québec, ont aussi œuvré auprès des enfants; elles y ont accueilli plus de 9 600 enfants entre 1872 et 1929.

Billet d’entrée de Marie Providence, 16 avril 1845 (HDQ-F3-B1/1)
Fonds Enfants abandonnés
© Archives du Monastère des Augustines

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En tout, 532 enfants ont trouvé une nouvelle famille grâce à la communauté des Augustines de l’Hôtel-Dieu de Québec. Il faut souligner également que 7 % des enfants déposés au tour ont été remis à leurs parents[18]. Toutefois, parmi les 1 400 enfants des enfants laissés dans le tour du monastère de l’Hôtel-Dieu, plus de la moitié sont décédés en bas âge. L’importante collaboration avec la communauté a su répondre à un besoin criant de la société de l’époque, et les archives des Augustines témoignent de ces actions significatives et concrètes posées afin d’apporter un soutien aux familles dans le besoin. En somme, le tour du monastère aura servi à contribuer au mieux-être de la société, même si ce n’est pas ce que lui réservait sa vocation première.

Farah Verret
Stagiaire au Centre d’archives du Monastère des Augustines

Texte revu par Sara Bélanger et Hugues St-Pierre


[1] Claude Kaufholtz-Couture, Biographies des enfants abandonnés du tour de l’Hôtel-Dieu de Québec entre 1800 et 1845, Rapport de recherche, Québec, 2014, p. 19.

[2] François Rousseau, La croix et le scalpel… Tome 1, Septentrion, Québec, 1989, p. 176.

[3] Lettre de Sœur Saint-François, 3 mars 1801, Québec, Archives du Monastère des Augustines. HDQ-F3-A1/1.

[4] Claude Kaufholtz-Couture, opt. cit., Rapport de recherche, Québec, 2014, p. 28 à 31.

[5] Ibid., p. 33.

[6] Les billets sont tous conservés au Centre d’archives du Monastère des Augustines.

[7] Billet d’enfant abandonné, mai 1822, Québec, Archives du Monastère des Augustines, traduction libre, HDQ-F3-B1/1 :123.

[8] Billet d’enfant abandonné, 28 novembre 1814, Québec, Archives du Monastère des Augustines, HDQ-F3-B1/1 :7.

[9] Note de sœur Saint-Pierre, 15 mars 1822, Québec, Archives du Monastère des Augustines, HDQ-F3-B1/1 :110.

[10] Note de Louis-Antoine Montminy, Sainte-Marie-de-Beauce,  Archives du Monastère des Augustines, HQ-F3-B1/1 : 362.

[11] Lettre de sœur Sainte-Claire, 5 novembre 1802, Québec, Archives du Monastère des Augustines, HDQ-F3-A1/1.

[12] Renée Joyal, L’évolution de la protection de l’enfance au Québec : des origines à nos jours, Sainte-Foy, Presses de l’Université du Québec, 2000, p. 22.

[13] Fortier de la Broquerie. « Les enfants trouvés de Hôtel Dieu de Québec – 1800-1850 », Laval médical, volume 34, décembre 1963.

[14] Lettre de sœur Saint-Ambroise, 18 février 1824, Québec, Archives du Monastère des Augustines, HDQ-F3-A1/1.

[15] Renée Joyal, L’évolution de la protection de l’enfance au Québec : des origines à nos jours, Sainte-Foy, Presses de l’Université du Québec, 2000, p. 22.

[16] Claude Kaufholtz-Couture, opt. cit., Rapport de recherche, Québec, 2014, p. 55-61.

[17] Ibid., p. 77.

[18] Ibid., p.67.