Les pratiques économes des Augustines: un exemple architectural

De l’époque de la Nouvelle-France jusqu’à la moitié du XXe siècle, les habitudes de consommation des Augustines de la Miséricorde de Jésus s’inscrivent principalement dans un esprit d’économie des ressources. L’utilisation des biens va au gré des besoins réels des membres de la communauté. Encore aujourd’hui, rares sont les dépenses superflues. Par ailleurs, qu’il s’agisse de biens matériels ou d’argent, tout appartient à la communauté. Consommer intelligemment relève du vœu de pauvreté que font les Augustines dans le cadre de leur vie consacrée.

Vue du Monastère de l’Hôtel-Dieu de Québec depuis le jardin, vers 1939 (HDQ-F1-N1,1/1:10)
Fonds Monastère des Augustines de l’Hôtel-Dieu de Québec
© Archives du Monastère des Augustines

Le vœu de pauvreté

L’exercice de la pauvreté, dont le vœu est conjointement signé avec ceux de chasteté et d’obéissance (voir « Le sens du travail chez les Augustines »), conditionne les religieuses à ne pas faire siens les objets en leur possession. Cela signifie qu’elles ne doivent pas s’y attacher, puisqu’il ne s’agit que d’un emprunt temporaire au Christ, et qu’elles doivent demeurer, dépendamment des besoins réels, loin de toute vanité possible. Prenons en exemple les vêtements, qui n’appartiennent pas directement à la religieuse qui les portent. Autrefois, ils n’étaient identifiés que par trois lettres : P, M et G, ces lettres désignant la taille du costume (petit, moyen et grand). Rien n’indiquait sur le vêtement à qui celui-ci appartenait. De nos jours, les costumes sont ajustés à la taille de chaque religieuse. Toutefois, ils sont portés et usés au maximum, généralement jusqu’à ce que leur réparation devienne impossible. Exemple simpliste, mais tout de même significatif de la mentalité augustinienne fondée sur la vertu de pauvreté.

Une économie de béton… ou plutôt de pierre

Jusqu’à la moitié du XXe siècle, le sens de l’économie chez les Augustines se met en œuvre autant par une gestion stratégique des produits agricoles que par la réparation d’objets afin d’augmenter leur durée de vie. De plus, il n’est pas rare que les religieuses récupèrent divers objets pour réaliser des projets d’artisanat ou encore des matériaux pour des projets plus ambitieux, comme la construction d’un nouveau bâtiment.

La récupération architecturale est d’ailleurs une pratique d’économie des plus intéressantes à étudier. Par exemple, les fouilles archéologiques réalisées sur le site du Monastère des Augustines ont permis de découvrir que les voûtes de l’aile du Noviciat, complétées en 1739, contiennent des éléments de bâtiments antérieurs (voir vidéo en fin d’article). Les archéologues de la coopérative de travail Artefactuel pensent, entre autres, que le mur nord du tout premier monastère, dont la construction s’est terminée en 1644-1645, a été utilisé dans la construction d’une section des voûtes actuelles. Ce bâtiment de pierre, possiblement désuet, ne l’était peut-être pas assez pour tout détruire et tout jeter. De plus, une autre section de mur d’un peu plus de 20 pieds repose sur des fondations de ce qui aurait pu être la cave aux œufs (les archéologues y ont trouvé des coquilles d’œufs et des arêtes de poissons). Voilà une belle façon de sauver des matériaux!

Section sud de l’aile du Jardin, entre 1925 et 1940
© Archives du Monastère des Augustines

Toutefois, l’économie est encore plus grande si on intègre complètement un bâtiment à un autre. C’est le cas d’une cuisine, construite en 1647, qui est intégrée en 1739 au bâtiment de 1695-1698. Sa voûte existe toujours et sert aujourd’hui de bureau à des employées du Monastère. Disons que ce n’est pas tout le monde qui peut se vanter de travailler dans un lieu avec autant d’histoire!

Penser l’économie architecturale par l’évolution du site

Pour mieux comprendre cette entreprise de récupération et d’intégration de bâtiments, il faut remettre en perspective l’évolution du site. Tout d’abord, en 1639, les sœurs choisissent de ne pas s’établir sur l’actuel terrain qui leur a été concédé et font cesser la construction du bâtiment en cours. Elles vont plutôt fonder leur premier monastère-hôpital à Sillery, où elles y vivent de 1640 à 1644. Elles reviennent sur le site actuel de l’Hôtel-Dieu de Québec en 1644 et habitent le monastère après que sa construction soit reprise et complétée. Afin d’éviter tout risque d’incendie de cheminée, une cuisine indépendante est construite en 1647, à quelques pas au nord du monastère. Des annexes s’ajoutent progressivement aux côtés est et ouest de cette cuisine, ainsi que d’autres bâtiments, comme une chapelle, un chœur et des parloirs.

En 1694, les religieuses décident d’agrandir leur monastère. Cela aboutit à la création du monastère de 1695-1698, constitué alors de l’aile des Parloirs (aujourd’hui appelée l’aile du Jardin) et d’une demi-aile, qui deviendra ce qu’on appelle maintenant l’aile du Noviciat. L’intérêt de cette construction tient dans le fait qu’elle a été pensée en fonction de la disposition des autres bâtiments déjà présents sur le site. La demi-aile de 1695-1698 est ainsi bâtie contre la cuisine de 1647 et son annexe. Dès lors, lorsqu’il est décidé d’intégrer ces bâtiments à la demi-aile, les voûtes de cette dernière sont terminées en utilisant une partie des structures antérieures à celles de 1695-1698. Bien qu’il soit difficile de visualiser ces changements architecturaux, cela rend plus facile de s’imaginer les raisons économiques derrière les méthodes de récupération structurelle.

L’agrandissement de 1739 n’est d’ailleurs pas le dernier exemple de réutilisation de composants architecturaux orchestrée par les Augustines. En effet, un incendie ravage le monastère et l’hôpital de l’Hôtel-Dieu de Québec en 1755. Les murs et les voûtes de pierre du monastère sont alors repris pour reconstruire intégralement la résidence de la communauté en 1756-1757 (mais il faudra attendre 1825 pour l’ouverture d’un nouvel hôpital!). Cette nouvelle version du monastère a ainsi duré près de 260 ans, à laquelle ont été ajoutés d’autres bâtiments selon les besoins de la communauté.

Un monastère réhabilité pour durer

Un bon exemple contemporain de réutilisation architecturale chez les Augustines est sans aucun doute le changement de vocation des deux plus anciennes ailes du monastère. Les travaux de réhabilitation, réalisés entre 2013 et 2015, ont permis de leur donner une nouvelle vie, cette fois-ci non confessionnelle, mais somme toute inscrite dans une continuité avec le passé. L’objectif était double : préserver ce lieu historique tout en le transformant en un lieu de mieux-être et de culture.

Voûte haute de l’aile du Jardin depuis les travaux de réhabilitation réalisés sur les bâtiments
© Monastère des Augustines

Un fait des plus intéressants, voire des plus fascinants, est que l’actuel Monastère des Augustines n’aurait pu exister sans les religieuses. Conscientes de la réduction et du vieillissement de leurs effectifs, ces dernières ont réfléchi à l’avenir de la communauté et de son patrimoine religieux, médical et social. Les Augustines ont ainsi orchestré les premières démarches pour perpétuer leur mémoire, mais aussi pour servir la population autrement. Il paraît donc vraisemblable de croire que leur esprit d’économie, toujours ancré dans leur système de valeurs, ne les a jamais abandonnées. De plus, une telle entreprise est une bonne preuve de leur grand talent de visionnaires et surtout de gestionnaires.

Découvrez ci-dessous certaines des trouvailles architecturales réalisées lors de fouilles archéologiques sous le Monastère :

Source : Fiducie de patrimoine culturel des Augustines

Références

Dufaux et al., Le monastère des Augustines de l’Hôtel-Dieu de Québec. Relevés et analyse architecturale, mars 2007.

François Rousseau, La croix et le scalpel. Histoire des Augustines et de l’Hôtel-Dieu de Québec I : 1639-1892, Québec, Septentrion, 1989.

Nathalie Gaudreau, Archéologie au Monastère des Augustines, conférence, 22 et 29 août 2015.